09 Imagine Democritus
SHORT FILM 2025/2
Screenings:
WUFF (90s program), Winnipeg, 2025.
Traverse Film Festival, Toulouse, 2026.
The following Essay was written for the inclusion of Imagine Democritus in the program of TRAVERSE film festival 2025. English follows:
fr/
Démocrite est historiquement connu pour être avec Leucippe le philosophe fondateur de l’atomisme ; un philosophe rigoureux : ses biographes le décrivent comme un homme toujours en recherche de vérité et spécialiste de nombreux domaines que ce soient les mathématiques et la physique, la cosmologie et la médecine. Cette recherche de vérité aurait été telle qu’elle a donné naissance à une légende transmise par la tradition orale grecque : Démocrite se serait ôté la vue pour ne plus être distrait de sa recherche de vérité par ses sollicitations. Il se serait volontairement aveuglé en fixant la lumière du soleil renvoyée sur le bronze d’un bouclier. L’un des premiers auteurs latins à l’avoir consignée est Aulus Gelius, et son propos est cité en exergue de Imagine Democritus.
L’« Imagine » dès lors, concernerait le Démocrite de la légende mais sans effacer le Démocrite réel. Le mode impératif « Imagine » cependant, implique que même si ce n’est qu’une légende, s’impose d’imaginer cet homme nommé Démocrite, allant jusqu’au terme de son effroyable expérience dans toute la douleur qu’il aurait dû supporter et volontairement endurer.
Et « Imagine » est aussi à prendre au sens propre de créer des images, de ne pas s’arrêter à la description en mots, mais de produire des images, les images d’un vécu insoutenable.
Des images imaginées dès lors, nécessairement imaginées puisque du vécu de l’aveuglement tout enregistrement visuel est impossible. C’est la proposition de ce film court : les dernières images de ce qu’on pourrait encore voir avant que la cécité ne gagne.
Sans doute connaît-on un autre récit d’aveuglement volontaire, celui d’Œdipe se crevant les yeux quand il apprend la vérité – à l’inverse de ce Démocrite de légende qui s’aveugle précisément pour approcher de la vérité. Sans compter, au-delà des légendes, que la brûlure des yeux au feu rouge fut pratiquée en mode de châtiment, tant dans le monde byzantin, perse, dans l’Europe médiévale qu’en Chine impériale. Cependant, dans tous ces récits historiques ou légendaires il est décrit par un regard extérieur.
Et même la fiction, théâtrale ou cinématographique, propice à l’identification au personnage souffrant, les yeux crevés, ensanglantés comme l’Œdipe de Pasolini, même ainsi on ne peut voir sur scène ou dans le champ, depuis l’intérieur de l’œil attaqué, on ne peut voir sa propre vision s’effacer sous la brûlure du soleil. C’est cet impossible que figure la pellicule de plus en plus grattée, censée retrouver les dernières images qu’a pu voir Démocrite, des images de feuillages d’arbre, de plus en plus déchirées, trouées de plages informes d’intense lumière, comme brûlées.
Le film est court, 1 minute 36 — mais d’un temps multiplié dans le vécu — réalisé en animation d’images fixes, noir et blanc, avec des intertitres s’écrivant dans le champ. En commentaire comme parole d’une voix cependant absente car la bande-son quasiment silencieuse, est uniquement scandée par des battements, type shot laser des jeux électroniques, en arrière plan discret.
En intertitres, se décrit l’effroyable de cette expérience avec une méticulosité dans la précision qui amplifie l’insoutenable. En contrepoint, se succèdent des flashs d’images, en rythme précipité. L’imaginaire de cette expérience devient d’autant plus oppressant que l’affichage des intertitres marque des pauses, tandis que les images affluent sans concession : « Imagine Démocrite, alors qu’il s’ôtait la vue, tendant son pouce et son index ».« A-t-il hésité ? A-t-il gardé les yeux » — pause et premières images déchirées en coulées de lumière se superposant aux feuillages.
« Ouverts alors que »- pause « les doigts se recroquevillaient » pause « dans son orbite ? »; des zones bordées de flammèches trouent aléatoirement le champ, le grattage de pellicule contribuant à son expressivité par les détériorations aléatoires dans l’image.
Le rythme s’accélère brûlant/déchirant des feuillages de plus en plus lointains, de plus en plus indistincts. « L’image finale de sa vue » pause « a-t-elle été gravée par la lumière » pause « dans son cerveau ? »
Et comme si l’endurance à imaginer cette douleur devait aller à son comble, le défilement des mots avec des pauses plus insistantes, reprend avec dans le tutoiement adressé : « Ressens le feu » pause « la brûlure ardente, écrasante » pause « douleur » pause « de la lumière aveuglante, ici » pause « précurseuse » pause de la cécité optique. « Ta rétine » pause « décollée, déchirée, éclatée et » pause « mutilée sur le corps vitreux » pause « de l’œil » Chaque fois la voix se suspendant, s’enchaînent les images en pulsations accélérées, des images calcinées, en feuillages déchirés, des images qui ne sont plus que des lambeaux de lumière, sous les sons étouffés des shot laser.
En clausule, la suite saccadée s’achève en poussières de scintillements sur fond noir avec le défilement presque sans pause d’une dernière information, en forme d’épitaphe étrangement scientifique de la vision disparue : « [Le nerf optique envoie des images fantômes, des vestiges de la vue dans le cerveau] »
À qui s’adresse l’impératif de cet « Imagine » titrologique ? Est-ce un impératif adressé, repris plus loin - « Ressens le feu » ? En effet, même s’il joue de l’ambiguïté dedans/dehors ce film précisément par sa concision, nous ravit au foyer même de l’œil de ce Démocrite, endurant jusqu’à l’extinction la brûlure de la lumière renvoyée en miroir.
L’artiste dit : « Un travail photographique analogique expérimental animé, où l'émulsion de la pellicule et l'image photographique (substitut de l’œil) sont progressivement arrachées, pour un monde [...] détruit. »
Même si ce film imagine in vitro cet aveuglement, curieusement cette légende va, à son insu, contre la position philosophique du Démocrite réel, elle profondément matérialiste, puisque d’après elle même l’âme était matérielle. Or s’il faut se brûler la vue du réel matériel, c’est parce que sa vérité est tout autre, que la vérité de ce réel est seulement celle de l’idée platonicienne et ainsi uniquement accessible à la pensée dans son intériorité. Alors que le Démocrite réel, par ses thèses, s’opposait frontalement à Platon : à ce point que Platon aurait demandé à en faire brûler tous les livres, les soustrayant à leur tour à la vision.
— Pierre Dompeyre
en/
Democritus is historically known, alongside Leucippus, as the philosopher who founded atomism; a rigorous thinker whose biographers describe him as a man relentlessly devoted to the pursuit of truth and a scholar of many disciplines, from mathematics and physics to cosmology and medicine. This pursuit of truth was said to have been so absolute that it gave rise to a legend passed down through the Greek oral tradition: Democritus is said to have deprived himself of sight so that nothing might distract him from his search for truth. According to the legend, he deliberately blinded himself by fixing his gaze upon sunlight reflected from the bronze surface of a shield. One of the earliest Latin authors to record this story was Aulus Gellius, whose account is cited as the epigraph to Imagine Democritus.
The "Imagine," then, concerns the legendary Democritus without erasing the historical one. Yet the imperative mood of Imagine suggests that, even if this is only a legend, one is compelled to imagine this man named Democritus carrying his terrible experiment through to its conclusion, enduring all the pain it must have entailed.
And Imagine should also be understood literally: to make images. Not to stop at verbal description, but to produce images—images of an unbearable lived experience.
Necessarily imagined images, for once blindness has set in, no visual record is possible. This is the proposition of the short film: the final images one might still perceive before blindness overtakes vision.
One may be more familiar with another account of voluntary blindness: Oedipus gouging out his eyes upon discovering the truth—the inverse of this legendary Democritus, who blinds himself precisely in order to approach truth. Beyond legend, moreover, cauterizing the eyes with red-hot irons has historically been practiced as a form of punishment in the Byzantine and Persian worlds, in medieval Europe, and in imperial China. Yet in all of these historical and legendary accounts, blindness is described from an external point of view.
Even fiction—whether theatrical or cinematic—which invites identification with the suffering character, eyes pierced and bloodied like Pasolini's Oedipus, still cannot show what is seen from within the wounded eye. One cannot witness one's own vision dissolving beneath the burning force of the sun. It is this impossibility that the progressively scratched film stock seeks to evoke, as though recovering the final images Democritus might have seen: images of tree foliage, increasingly torn apart and punctured by amorphous expanses of intense light, as though burned away.
The film is brief—one minute and thirty-six seconds—yet its lived duration feels multiplied. It is composed as an animation of still black-and-white photographs, interspersed with intertitles that write themselves into the frame. Acting as commentary in the absence of a speaking voice, the almost silent soundtrack is punctuated only by subdued rhythmic pulses resembling the laser shots of electronic games.
The intertitles describe the horror of the experience with meticulous precision, intensifying its unbearable quality. In counterpoint, flashes of images follow one another in rapid succession. The imagined experience becomes all the more oppressive as the intertitles impose pauses while the images arrive without restraint:
"Imagine Democritus, as he took his sight,as he reached, with his index and thumb,"
"Did he hesitate? Did he keep his eyes..."
A pause. The first torn images, streaked with flowing light, are superimposed upon the foliage.
"Open as..."
A pause.
"...his fingers curled..."
A pause.
"...into its socket?"
Regions bordered by flickering flames randomly perforate the frame, while the scratched film stock contributes to the work's expressiveness through the unpredictable damage inscribed within the image.
The rhythm accelerates, burning and tearing apart ever more distant, increasingly indistinct foliage.
"Was the final image of his sight..."
A pause.
"...etched by light..."
A pause.
"...into his brain?"
As though the endurance required to imagine such pain must be carried to its utmost limit, the sequence of words resumes, now addressing the viewer directly:
"Feel the fire."
A pause.
"The blazing, scorching, molten"
A pause.
"Pain."
A pause.
"Of the blinding light, here..."
A pause.
"...a precursor..."
A pause.
"...to optical blindness."
"Your retina..."
A pause.
"...peeled, ripped, ruptures and..."
A pause.
"...mangled upon the vitreous body..."
A pause.
"...of the eye."
Each time the words fall silent, the images continue in accelerating pulses: charred images, shredded foliage, images reduced to fragments of light beneath the muffled sounds of laser-like shots.
In its closing sequence, the staccato progression dissolves into sparkling particles against a black background, accompanied by the almost uninterrupted appearance of one final statement—an oddly scientific epitaph for vanished vision:
"[The optic nerve sends phantom images, remnants of sight, into the brain.]"
To whom is the imperative of this titular Imagine addressed? Is it the same imperative echoed later in the words "Feel the fire"? Indeed, although the film plays upon the ambiguity between interior and exterior, its very brevity draws us into the very center of Democritus' eye, where he endures, to the point of extinction, the burning of light reflected back like a mirror.
The artist writes:
"An experimental analogue photographic work brought to life through animation, in which the film emulsion and the photographic image (the substitute for the eye) are progressively torn away, for a world [...] destroyed."
Although the film imagines this blindness in vitro, the legend, curiously and perhaps unknowingly, runs counter to the philosophical position of the historical Democritus, whose thought was profoundly materialist, since for him even the soul was material. If one must burn away one's sight of the material world, it is because its truth lies elsewhere—because the truth of reality would belong only to the Platonic Idea, accessible solely through inward thought. The historical Democritus, however, opposed Plato on precisely this point, so forcefully that Plato is said to have wished all of Democritus' books burned, removing them, in turn, from sight.
— Pierre Dompeyre